Méditation bouddhiste et yoga, entretien avec Sabine Rabourdin

 

Article paru dans Trait d’Union, journal de l’IFYLCE, 1er trimestre 2017

 

J’ai découvert il y a trois ans l’enseignement laïc de la méditation d’un maître bouddhiste tibétain Mingyour Rinpoché, et  je souhaite vous faire partager une réflexion sur l’apport que cette démarche peut apporter à la démarche de yoga.

En quoi consiste cette méthode de méditation ?

Il s’agit de l’enseignement proposé par Mingyour Rinpoché qui est un moine bouddhiste auteur du best-seller « Bonheur de la médiation ». Il a choisi de développer un enseignement sur une base laïque et adapté à une vie quotidienne active. Il a créé une communauté de pratique et un enseignement appelés Tergar qui veut dire « révélateur de trésor ». Cet enseignement propose des sessions assises, dites « formelles », mais il préconise aussi, surtout, de pratiquer dans les instants de la vie quotidienne : ouvrir sa conscience en prenant le métro, en épluchant des pommes de terre, en discutant avec des collègues… Tout devient opportunité pour poser son mental et déployer sa conscience.

D’où vient-elle ?

Les méthodes de méditation laïques issues des enseignements bouddhistes traditionnels sont en vogue aujourd’hui. Elles se font appeler « méditation de pleine conscience ». La plus connue est la MBSR (Mindfulness Based Stress Reduction ou « Réduction du stress par la pleine conscience ») qui est conçue à l’origine comme un programme thérapeutique. Pour ce qui concerne la pratique que j’ai suivie, Tergar, elle a été déclinée sur la base des enseignements vajrayāna. Il s’agit d’une forme de bouddhisme d’origine indienne, nommée aussi bouddhisme tantrique, dont certains principes sont semblables au shivaïsme cachemirien.

Cet enseignement de la méditation a-t-il une spécificité par rapport à d’autres enseignements bouddhistes ?

D’après ce que j’ai compris du bouddhisme, on peut distinguer trois grands types d’approches (on parle de « véhicules ») visant à libérer les êtres de la souffrance et à les conduire à l’Éveil :

  • Le Hīnayāna (ou « petit véhicule »), représenté aujourd’hui par le bouddhisme theravāda. Il vise à découvrir la véritable nature de la réalité, sans existence autonome de l’ego.
  • Le Mahāyāna (ou « grand véhicule »), se distingue du précédent par l’accent supplémentaire mis sur la compassion. Les pratiquants, en plus du vœu de la libération individuelle, font celui d’aider autrui sur le chemin de l’Éveil.
  • Et le Vajrayāna (ou « véhicule de diamant »), qui est donc celui sur lequel se fonde l’enseignement que j’ai suivi. Ce Vajrayāna est un mix des deux premiers, avec une différence notable : au lieu de renoncer aux émotions perturbatrices pour maîtriser l’esprit et parvenir à l’Éveil, il préconise l’utilisation du potentiel de ces émotions. Considéré comme un moyen plus rapide que les précédents pour atteindre l’éveil, il utilise des outils supplémentaires : recours aux Tantras ou autres méthodes de s yogiques (au sens tibétain du terme) comme le Dzogchen.

Ce résumé est vraiment rapide, mais au moins, on sait un peu mieux où l’on se situe !

Donc vous vous êtes formés aux méditations vajrayāna. En quoi consiste-t-elles ?

Disons que je n’en ai eu qu’un aperçu läic et simplifié ! Le socle de ces méditations est commun aux autres véhicules : il s’agit de calmer le mental et d’accéder à une conscience plus pleine. On parle donc de « pleine conscience », mais certains parlent aussi de « conscience ouverte » ou de « conscience pure ». L’idée est de voir au-delà de la couche que le mental projette sur le monde. En cela, donc, on est tout à fait proche des enseignements des Yoga-sutra de Patanjali! D’ailleurs, n’oublions pas que le bouddhisme est né en Inde sur un socle hindouiste, comme le yoga. Dans l’enseignement que propose Tergar, on utilise différents moyens pour accéder à cette conscience « ouverte ». Dans l’assise, on invite le pratiquant à poser son attention sur des supports variés, de la manière la plus ouverte et détendue possible, sans . Ces supports peuvent être des objets physiques, des sons, des odeurs, des goûts (la méditation sur les goûts est particulièrement savoureuse !), mais aussi des pensées, des émotions, des sensations corporelles. Bref tout est support à ouvrir la conscience. L’esprit, à force de revenir sur l’objet, finit par laisser la conscience s’ouvrir de plus en plus large, sans projection individuelle. Il existe aussi des méditations sur la compassion, ainsi que des méditations plus analytiques destinées à percer la nature de l’esprit. Mais ces deux-là feront l’objet de prochains articles !

Comment pratiquez-vous, concrètement ?

Il y a différentes occasions de pratique.

  • Les pratiques formelles individuelles. Elles se font assises (ou en marchant) de préférence à une heure et un lieu régulier. Il est fortement préconisé de s’y consacrer au moins 20 minutes par jour.
  • Les pratiques en sessions de groupe. Elles sont l’occasion de méditer collectivement, ce qui est plutôt stimulant, elles permettent aussi d’échanger, poser des questions. D’une durée d’une heure et e, elles sont composées de plusieurs pratiques assises ou en marchant, et des moments d’échange.
  • Et enfin, les méditations sur le quotidien. Il s’agit de multiplier les moments d’observation avec la conscience ouverte, dans différents moments de la journée. Ce peut être sur une odeur, une émotion, ou l’observation d’un état de conscience sans perturbation du mental. Nous sommes invités à nous créer nos propres rappels qui nous placent dans la situation d’observateur de notre esprit.

Pouvez-vous nous donner un exemple de méditation formelle ?

Oui, d’abord il faut adopter une posture confortable qui permet de s’installer dans la détente (sans s’endormir, donc on évitera les postures allongées). Puis, on choisit un objet de méditation qui nous servira tout le temps de cette pratique de 20 minutes. Prenons par exemple un aliment puisque j’ai évoqué plus haut à quel point la méditation sur le goût était savoureuse. On place son attention sur l’aliment dans sa bouche. Par exemple, du gingembre confit ! L’attention posée sur l’objet n’est pas une concentration. C’est une perception accompagnée de lâcher-prise. Essayez, et vous verrez que le goût du gingembre confit est tout à fait différent ! L’idée n’est pas de développer ses papilles mais ça peut être une conséquence bienvenue ! Prenons un autre exemple : le son. Placez votre attention sur le son de votre lave-linge en marche. Et peu à peu votre conscience intègre le son dans une globalité plus large. Chacun mettra les mots qu’il souhaite devant une expérience qui lui est propre, agréable ou désagréable, peu importe. Car c’est la perception du fonctionnement de l’esprit qui compte. Dans cette méditation, on peut faire des allers-retours sur l’objet et sur une méditation sans objet. À terme d’ailleurs, l’idée est de parvenir à cet état de méditation sans objet.

Comment ce type d’enseignement peut-il enrichir notre pratique de yoga ?

Le yoga est une méditation à part entière – c’est-à-dire un chemin vers notre centre immuable, la conscience « pure » – on ne peut donc opposer yoga et méditation. Mais la technique de méditation Tergar a été enrichissante pour moi, comme pratiquante et enseignante de yoga, car elle m’a permis en particulier d’affermir ma vigilance (dhāranā). À force de placer l’attention sur un objet déterminé (un son, une sensation, etc. à condition de ne pas en changer le temps de la méditation), j’ai le sentiment de mieux parvenir à stabiliser les tourbillons du mental. Comme la décision de méditer sur le support choisi, doit être respectée tout le temps de la méditation, il s’agit d’une discipline mentale ! Et cela permet d’exercer notre vigilance car l’esprit a tendance à vouloir s’en écarter ! J’ai parfois l’impression, dans ces pratiques de méditation, que mon cerveau est un muscle que je sollicite dans ses moindres recoins, et que je lui fais pratiquer un sport de haut niveau. Parfois j’ai l’impression que c’est un sport de combat. Mais à un moment, la conscience s’ouvre… C’est là aussi l’objectif du yoga (sutra I.2 des Yoga sutra[1]). La méditation (dhyāna), sur des objets est évoquée dans les (par exemple I.39 et III.2). Et j’ai particulièrement été sensible, dans l’enseignement Tergar, à l’insistance mise sur la combinaison de la vigilance et du lâcher-prise, qui est aussi évoquée par le sutra I.12[3]

  • Par ailleurs la méditation Tergar insiste sur le fait de pratiquer la conscience ouverte aussi souvent que possible, dans les instants et les petits gestes de chaque jour : discuter, manger, etc. Tout est une occasion de pratiquer !
  • Par contre, de ce que j’en connais pour le moment, le corps et le souffle sont assez peu sollicités dans cet enseignement, et cela me semble cruellement manquer. C’est pourquoi, le yoga me semble plus complet.

Les apports que peuvent s’apporter respectivement ces pratiques sont certainement vastes et méritent d’être approfondies. Tout est le bienvenu pour éviter, comme l’illustre Mingyour Rinpoché, que notre mental soit agité comme un singe incontrôlable !

[1] I.2 Yogashchittavttinirodha « Le yoga est l’arrêt de l’activité automatique du mental » Yoga-sutra, Patanjali, traduction Marie-Françoise Mazet. Ed Albin Michel 2003 p.20.

[2] I.39 Yathā-abhimata-dhyānād-vā « Ou encore, par la méditation sur un objet de son choix » op.cit p.53. et III.2 Tatra Pratyaya-ékatānatā dhyānam « Dhyāna (la méditation ou contemplation mentale) est le fait de maintenir une attention exclusive sur un seul point. » op. cit. p.122.

[3] I.12 Abhyāsa-vaïrāgyābhyām tan-nirodhah. « L’arrêt des pensées automatiques s’obtient par une pratique intense dans un esprit de lâcher-prise » op. cit. p.28.

1 commentaire sur “Méditation bouddhiste et yoga, entretien avec Sabine Rabourdin”

  1. Très intéressant ton article sur la méditation.
    Tu résumes bien toutes les facettes de la pratique en insistant sur la pratique régulière mais également sur la mise en pratique dans la vie quotidienne.
    Pascale

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