La compassion, première étape vers la méditation ?

La compassion, première étape vers la méditation ?

Par Sabine Rabourdin

 

Un de plus beau cadeau que j’ai reçu de mes expériences de méditation est la découverte de la compassion envers moi-même et envers les autres. Je vous ai promis dans un précédant article sur la méditation de pleine conscience de vous parler de la compassion. Car en fait, la méditation ne devrait pas être dissociée de la compassion. En France (et en Occident en général), nous abordons la méditation directement sous son aspect « pleine conscience ». Alors qu’au Tibet, l’enseignement de la méditation commence par la compassion (ou la bienveillance). Mingyour Rinpoché, le moine qui a développé l’enseignement de méditation que je suis (Tergar) a paraît-il, adapté l’ordre de son enseignement en fonction du pays dans lequel il enseigne ! Pour les Orientaux : compassion puis pleine conscience, pour les Occidentaux pleine conscience puis compassion ! Mais qu’est-ce que la compassion au juste dans le contexte de la méditation ?

 

Pourvu que Trump soit heureux ?

Dans notre langage courant, la compassion est une souffrance partagée, pas très réjouissante. Alors que là, elle a un sens bien plus vaste et positif. En fait pour le dire simplement, la compassion est le fait de désirer que tout le monde soit heureux. J’ai suivi un week-end de méditation dédié à ce sujet. Puis, j’ai médité des mois sur la compassion, chaque jour (en assise ou dans mon quotidien). Au début, j’ai trouvé cela surprenant. Il s’agissait de méditer sur le bonheur de tas de gens : des personnes qu’on aime, des personnes qu’on croise dans la rue, des personnes qu’on n’aime pas ou qui nous énervent. J’ai ainsi passé plusieurs jours à souhaiter intérieurement que la boulangère de mon quartier – que je ne connais pas particulièrement – soit heureuse et qu’elle soit libérée de la souffrance. À chaque fois que j’allais acheter mon pain, je me répétais « que la boulangère soit heureuse et libérée des causes de la souffrance ». C’était plutôt amusant, elle ne savait rien de ce que je faisais. Puis, j’ai été invitée à faire pareil avec une personne que je n’aime pas. Mais j’ai eu beau chercher, je ne savais pas qui prendre, il n’y a pas vraiment de gens de mon entourage dont je peux dire que je ne les aime pas. Alors, j’ai pris Donald Trump. Je me suis dit pendant des jours : « pourvu que Trump soit heureux et libéré de la souffrance. » Au final, il m’est presque devenu sympathique ! Non pas que j’adhérai à ses idées, mais je prenais conscience qu’il agissait dans le but d’être heureux et libéré de la souffrance. Pour tout vous dire, je trouvais un peu bizarre de devoir répéter mentalement ces souhaits. Mais l’expérience est vraiment intéressante et enrichissante. Elle permet de porter un regard différent sur les autres.

Tout le monde veut-il être heureux ?

Mais les autres veulent-ils vraiment être libérés de la souffrance et des causes de la souffrance après tout ? Je n’en sais rien. En fait, avant de souhaiter que les autres soient heureux, on est invité à se rendre compte que nous même nous ne cherchons rien d’autres qu’être heureux et libérés de la souffrance. J’étais un peu récalcitrante au début : après tout, lorsque je veux manger du chocolat, je veux juste manger du chocolat ! Si je veux découvrir le sens de l’univers, c’est indépendant de mon envie d’être heureuse. Eh bien non, tout ce que je fais à chaque instant, même manger du chocolat a pour but d’être heureuse et libérée de la souffrance. Si je comprends cela, alors je comprends que, pour les autres, c’est pareil. D’accord, supposons que ce soit le cas.

Mais est-ce dans mon intérêt de souhaiter que les autres heureux ? Est-ce que ça me suffit de le souhaiter juste pour moi-même après tout ?

Eh bien non, car vu qu’on est tous interdépendants (c’est un principe bouddhiste), si je veux être heureuse, il faut que les autres le soient aussi. Puisque nous vivons tous dans une société humaine sur une seule planète, nous dépendons l’un de l’autre. Depuis ces expériences de méditation sur la compassion, je remarque des gens que je ne voyais pas avant, je vois leur souffrance et leur désir de s’en libérer, naturellement. La vieille dame qui peine à traverser la rue, le vendeur de journaux dans son kiosque, la personne qui me double dans la queue, et même le moustique qui rêve de me piquer. Après tout, lui aussi veut être heureux. J’aide plus volontiers les vieilles dames à traverser, je retiens plus volontiers les portes, consciente que ces personnes sont comme moi : nous voulons tous être heureux, nous sommes portés par le même but. Et je me rends compte que je suis plus heureuse, quand j’en prends conscience. Bon, je ne vais quand même pas jusqu’à laisser le moustique me piquer !

 

Les bienfaits de la compassion

 

Développer la compassion grâce à la méditation m’a ouvert l’esprit et le coeur davantage. Car si nos esprits sont remplis d’indifférence, d’agressivité ou de jalousie, ils ne peuvent pas être clairs. Mingyour Rinpoché explique que si nos esprits sont remplis d’agressivité, de haine et d’autres  afflictions mentales, alors ils ne sont jamais détendus et jamais ouverts – ils sont étouffants. La compassion rend notre esprit ouvert et spacieux, apporte la confiance et apaise la colère. Quand on est dans la crainte, on se referme, on ferme son cœur, on se contracte. L’apprentissage de la compassion permet d’ouvrir son cœur et son esprit.

 

Les liens entre bouddhisme et yoga à propos de la compassion

En yoga aussi, bien sûr, la compassion est extrêmement importante, même si on ne l’aborde pas en se récitant des souhaits de bonheur pour les autres et soi-même ! Mais l’idée est la même. Il existe un sutra des Yoga- sūtra qui en parle très bien. Il s’agit du sūtra I.33 :  « Vous pouvez accéder à l’état d’apaisement du mental et de présence en adoptant une attitude faite d’amitié, de compassion et de joie. Vous devez pouvoir exercer ces attitudes indifféremment dans toutes les situations de la vie quotidienne qu’elles relèvent du bonheur ou du malheur ou encore que ce soit face à ce qui vous fait du bien ou qui vous fait du mal »[1]. Dans le bouddhisme, comme dans le yoga, la compassion fait partie des Quatre Incommensurables aussi appelés brahmavihāra les « demeures de Brahma ». Ils sont décrits ainsi (merci wikipedia !) :

  • Maitrī : la bienveillance, « souhait que tous les êtres trouvent le bonheur et les causes du bonheur » ;
  • Karuṇā : la compassion, « souhait que les êtres soient libérés de la souffrance et des causes de la souffrance » ;
  • Muditā : la joie sympathisante ou l’altruiste, « souhait que les êtres trouvent la joie exempte de souffrance » ;
  • Upekṣā : l’équanimité ou le détachement, « souhait que les êtres demeurent égaux et en paix quels que soient les événements, bons ou mauvais, qu’ils soient libres de partialité, d’attachement et d’aversion ».

Ils sont appelés incommensurables car ces quatre méditations ouvrent vers l’infini et l’illimité. Elles affaiblissent grandement l’attachement au petit moi enfermé sur lui-même et ouvre la conscience au monde dans son immensité.

Ces 4 incommensurables bouddhistes sont ceux qui sont cités mots pour mot dans le  sūtra que je viens de citer. Les liens entre yoga et bouddhisme sont très étroits.

La compassion, ennuyeuse ?

 

Certaines personnes pensent que si tout le monde avait de la bienveillance et de la compassion, le monde serait un endroit vraiment ennuyeux – tout le monde serait comme un mouton, juste un peu oisif, n’ayant rien à faire.

Pourtant, lorsque nous avons de la bienveillance et de la compassion, nous nous concentrons sur l’accomplissement d’un certain bénéfice, d’un certain but. Nous avons la diligence et la sagesse, Prajñā. Nous surmontons notre agitation mentale, notre agressivité et notre paresse. Et ça ne ressemble pas vraiment à l’attitude d’un mouton ! Ça n’a rien d’oisif non plus. Essayez pour voir !

[1] Traduction inspirée de différents traducteurs, du sanskrit « maitrī karuṇā mudito-pekṣāṇāṁ-sukha-duḥkha puṇya-apuṇya-viṣayāṇāṁ bhāvanātaḥ citta-prasādanam ॥33»

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