Toumo : yoga du froid et du feu, une expérience essentielle !

C’est – entre autres – ce que nous explorons pendant le stages de toumo que je propose en hiver.

Le toumo tibétain

– “Les six yogas de Naropa”, de Takpo Tashi Namgyal adapté par Erik Sablé (ed Dervy).

Le toumo fait partie d’un système appelé les six yogas de Naropa (1016-1100), un yogi indien issu des contreforts de l’Himalaya (Bengale, Cachemire). Mais l’origine des yogas de Naropa remonte bien avant ce dernier. Les cinq autres membres de ce système sont le yoga du corps illusoire, le yoga du rêve, le yoga de la claire lumière, le yoga du monde intermédiaire et le yoga du transfert de la conscience (au moment de la mort).

Le célèbre Milarepa était un disciple de Naropa, et un des grands pratiquants de ces six yogas.

Le toumo est un yoga dit tantrique, plus particulièrement du bouddhisme tantrique. Le yoga tantrique a pour objectif la félicité complète et prend en considération toutes les dimensions de l’être. Ce yoga du feu intérieur, permet d’accéder à l’immense réservoir d’énergie dont chaque humain dispose. C’est cette technique qui permet aux yogis d’endurer les froids extrêmes des hauteurs de l’Himalaya en étant très peu vêtu, comme en a témoigné l’écrivaine et voyageuse Alexandra David-Neel :

« Par une nuit d’hiver où la lune brille, ceux qui se croient capables de subir victorieusement l’épreuve, se rendent, avec leur maître, sur le bord d’un cours d’eau non gelé (…) Les candidats au titre de Repa, complètement nus s’assoient sur le sol, les jambes croisées. Des draps sont plongés dans l’eau glacée, il y gèlent et en ressortent raides. Chacun des disciples en enroule un autour de lui et doit le dégeler et le sécher sur son corps. Dès que le linge est sec, on le replonge dans l’eau et le candidat s’en enveloppe de nouveau. L’opération se poursuit, jusqu’au lever du jour. Alors celui qui a séché le plus grand nombre de draps est proclamé le premier du concours »

(Mystiques et Magiciens du Thibet, p. 228/29, Plon, 1929).

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La règle est que le yogi doit sécher au moins trois draps de suite pour avoir le droit de porter l’insigne de sa science du toumo, qui est une robe (drap) de coton blanc lui valant le titre de Repa (d’où Milarépa : Mila à la robe de coton). Une autre épreuve consiste à s’asseoir dans la neige où l’on juge de la chaleur dégagée par le corps à la quantité et la surface de neige fondue autour du yogi.

Mais ce n’est pas là l’objectif du toumo, bien plus que de générer de la chaleur, le yoga tantrique et le toumo permettent d’accéder à la félicité, à la béatitude et l’illumination (samadhi).

Toumo et le corps subtil

Le yoga tantrique est basé sur le contrôle de l’énergie dans le corps subtil ou énergétique. Celui-ci est composé d’innombrables souffles vitaux, canaux énergétiques (nadis ou méridiens) et de centres d’énergie (chakras). Le canal central est appelé kundalini. Le principe de toumo est de faire entrer tous les souffles vitaux dans le canal central. Puis c’est un jeu de relations entre esprit (tiglé en tibétain ou bouddhi en sanskrit) et souffle vital (prana). Tiglé et prana sont comme le cavalier et le cheval, sans le souffle, l’esprit ne peut se mouvoir et sans l’esprit, le prana est aveugle. L’énergie ne saurait pas où aller.

Quatre centres énergétiques principaux et en particulier celui du nombril permettent l’introduction des souffles dans le canal du milieu. Ces quatre centres se situent au niveau du ventre, du cœur, de la gorge et au sommet de la tête. Les centres énergétiques alimentent le canal central qui à son tour réalimente les centres dans un cercle vertueux de félicité et d’illumination.

Ce système d’introduction des souffles vitaux dans le canal central via les centres d’énergie pour atteindre les buts du yoga n’est pas exclusif au toumo tibétain. D’autres yogas tantriques ont les mêmes objectifs et des techniques qui se ressemblent.

La pratique de toumo

Du point de vue technique, le toumo traditionnel tibétain consiste en des étapes de purification (par visualisations et respirations), une respiration particulière (dite du vase), combinée à des mouvements physiques subtils et à une visualisation des souffles, des canaux et des centres d’énergie. En Occident, il peut s’accompagner de pranayamas spécifiques (kapâlabâthi, bastrika) qui appartiennent davantage au Hatha-Yoga. Dans les stages de toumo que je propose, je commence aussi par une familiarisation avec les sensation de froid et de fraîcheur, sans les percevoir comme des obstacles. Car beaucoup de gens craignent le froid au lieu de le considérer comme un alié. Les respirations et les visualisations aident, mais c’est avant tout un exercice de contrôle mental et de levée des peurs inutiles.

L’état d’esprit est primordial pour la pratique. Par exemple, si on pratique en se disant que toumo n’est pas accessible pour soi, alors les résultats seront difficiles à obtenir.  Ce yoga est accessible à tous, même s’il est difficile. La clef est la pratique. Car le yoga n’est pas quelque chose à intellectualiser. On ne peut en faire l’expérience qu’en pratiquant.

Le prétendant à ces techniques doit par contre pratiquer le détachement vis-à-vis des choses du monde (vairagya), la compassion pour les êtres vivants, des techniques de stabilité du mental, cultiver la générosité, se purifier de ses « vices ». Ce sont des préliminaires.

Même s’il apporte beaucoup de bienfaits et de découvertes corporelles, le but de ce yoga est avant tout spirituel et tend à la production d’un état psychique d’unité et de plénitude dans lequel toutes les forces et aptitudes qui dorment en nous sont transformées et élevées.

La première étape de visualisation de déités permet de prendre conscience du corps illusoire de ces déités pour, de manière réflexive, prendre conscience du caractère illusoire de notre propre corps.

Je pense que cette étape permet de remplacer la sensation du corps physique par un corps énergétique, sur lequel il va ensuite être possible de visualiser les différents canaux (ida, pingala, kundalini), les chakras et les nadis. Car le travail de montée en énergie se fait principalement sur la dimension du corps énergétique, bien plus que sur le corps physique. Par contre, les effets se font sentir, par répercutions, sur le corps physique.

Les méditations tantriques dont le toumo fait partie s’appuient sur des visualisations, avec des symboles, des couleurs. Il faudrait pouvoir transposer ces symboles dans sa propre culture, de manière à ce que chaque pratiquant puisse se les approprier de manière assez naturelle. La visualisation par exemple des lettres tibétaines peut engendrer un travail mental fastidieux dans cette pratique du toumo qui devrait pourtant se situer au-delà du mental. C’est ici qu’il sera utile d’avoir pratiqué une fine observation de ses sensations grâce à des pratiques méditatives régulières, pour sentir ce que l’on ressent et visualise plus personnellement. D’ailleurs, si on trouve une grande variété de localisation des chakras, de leurs couleurs ou du nombre de pétales et symboles associés, en fonction des écoles, des traditions ou des pratiquants, c’est parce qu’il y a une variété de ressentis et de représentation personnelle de ce corps énergétique dont on essaie tant bien que mal de trouver des transpositions dans la dimension matérielle.

Pour préparer la méditation du vase, qui est le cœur de la pratique, il convient d’introduire aussi des étapes de purification physiques et mentales. Cela peut se faire utilement avec les pranyamas kapalabathi et bastrika, qui sont de grands nettoyants ! L’avantage de ces deux exercices est qu’ils vont aussi permettre de renforcer la capacité de rétention du souffle, qui est un élément clé de la réussite de la respiration du vase. Ce nettoyage préliminaire peut aussi se faire avec des exercices type asanas assez dynamiques. Enfin, cela peut se faire par des visualisations de purification du type respiration nettoyante (je visualise que j’évacue avec l’expir mes pollutions intérieures).

Les conditions préalables sont importantes aussi. Le tantrisme est en phase avec les principes moraux chers aux yoga sutra (yama et niyama) : la modération alimentaire, l’abstinence de tabacs et d’alcools, qui perturbent les fonctions mentales (ou moins 12h avant la pratique), l’abstinence sexuelle (au moins proche du moment de la pratique et de manière générale pour sauvegarder le potentiel énergétique de l’organisme), le contrôle des sens (éviter les activités qui accaparent beaucoup le mental ou induisent des réactions émotionnelles importantes), pratiquer la générosité sous toutes ses formes, dont quatre  principales : la générosité matérielle qui consiste à donner nourriture, vêtement, etc., aux nécessiteux ; le fait d’apporter aide et assistance à ceux qui en ont besoin, par exemple les malades ; le don de la protection aux êtres qui sont en danger ; le don du Dharma qui consiste à apporter à ceux qui ne les connaissent pas les moyens de se libérer du cycle des existences ( cf. Bérou Khyentsé Rinpoché, revue Tendrel).

Concernant les émotions, l’attitude du Vajrayana (le tantrisme tibétain) est de ne pas rejeter les émotions  mais de les considérer comme l’aliment du feu de la
suprême connaissance. C’est sans doute parce qu’il considère que rien en soi n’est connoté bien ou mal (non dualité) et que tout est propice à être transformé. Les émotions, sont toutes bonnes à être transcendées. Les émotions conflictuelles permettent d’aliment le feu de la connaissance pour le faire briller d’autant plus fort.

Enfin, rappelons que la pratique du toumo peut (et éventuellement doit) conduire le pratiquant qui est dans la démarche tantrique, à l’obtention de pouvoirs (siddhis) tels que la télépathie, la lévitation, la clairvoyance, la perception extrasensorielle, etc mais ces pouvoirs ne sont que les indicateurs de la pratique, exactement comme cela l’est dans le chapitre 3 des yoga sutras. Ces indicateurs permettent à l’adapte et son enseignant de s’assurer que ses progrès vont dans la bonne direction. Donc, le but des « séchages de serviette » rituels est de tester le niveau du pratiquant. Il faut souligner le désengagement total des pouvoirs obtenus par la pratique qui sont considérés comme secondaires. Le bouddhisme tantrique prescrit une attitude totalement altruiste envers les siddhis, considérant que même le désir de les obtenir est un écart moral et éthique des pratiques. (cf. p21 Gleb Mouzroukov Tummo, ed Médicis 2013)

Le toumo, adapté aux Occidentaux ?

De mon côté, j’ai été initiée par Maurice Daubard, qui développe des stages de toumo en France depuis 50 ans, mais j’ai jugé utile de compléter son enseignement par une approche plus traditionnelle tibétaine, qui inclue les techniques de visualisation, de nettoyage, la respiration spécifique du vase, et la démarche spirituelle. J’ai pu expérimenter ces techniques plus proches de la tradition grâce à mes expériences en hatha-yoga et yoga tantriques, qui utilisent des techniques très proches conjointe à la lecture d’ouvrages de maîtres tibétains (cité plus haut).

Dans la pratique du bouddhisme tantrique dont fait partie le toumo, on trouve des phases de visualisation de déités. Comme dit plus haut, il me semble qu’il est difficile pour un contexte culturel différent occidental d’y parvenir facilement, mais cette étape n’est pas forcément indispensable pour pratiquer le toumo, et j’ai trouvé des alternatives et invite chacun à en trouver qui lui conviendront.

Ce yoga n’était traditionnellement pas enseigné au tout-venant. Et on trouve très peu d’endroits pour s’initier. Il y aurait peut-être l’ermitage Yogi Ling. De manière traditionnelle, on ne fait pas ce genre de yoga avec des préoccupations mondaines : pour l’hygiène, pour maigrir ou pour des performances physiques. Certes, l’approche du yoga du froid séduit certaines personnes désireuses de se défaire de leur vulnérabilité au froid, et c’est tant mieux car c’est une porte d’entrée. Le toumo est également très bénéfique pour stimuler l’immunité.

L’atteinte d’états d’éveil par la pratique du toumo est sans doute un engagement de longues années de pratique, mais la pratique à un niveau moins engagé apportera quand même beaucoup de bénéfices, en termes de rapports au corps et au mental, et reste une excellente expérience dans ce chemin de connaissance.

Des études expérimentales, effets sur la santé

Herbert Benson, professeur de médecine, s’intéresse aux méditants expérimentés de toumo dans les années 90, non sans mal, car la pratique est empreinte de secret et de mysticisme au Tibet. « La première expérience, à Dharamsala, montra que par une température de 50°F (10°C), on enregistrait chez les moines en méditation une augmentation de la température corporelle de l’ordre de 17 à 18° F (8°C) » rapporte le docteur Benson (http://www.inrees.com/articles/Le-Toumo-l-esprit-de-feu/). Au Ladakh en 1995, le cardiologue et son équipe filmèrent une « compétition » de toumo. Plusieurs méditants sont assis en tailleur dans une pièce dont la température avoisine les 5° C. IIs trempent dans de l’eau glacée (environ 8° C) des draps dont ils entourent complètement le haut de leur corps. De telles conditions provoqueraient chez la plupart d’entre nous des tremblements incontrôlés, une chute de température, et éventuellement la mort. Le corps des moines généra non seulement de la chaleur, mais de la vapeur s’éleva. « Durant cette performance qui dura plusieurs heures, chaque moine sécha trois draps. Le feu intérieur fit s’évaporer toute la vapeur d’eau contenue de la pièce » souligne le commentateur du film. « C’était tout à fait remarquable » se souvient avec émotion le docteur Benson. « J’ai alors pensé que l’esprit a des capacités extraordinaires d’interaction avec le corps, et que nous n’utilisons pas son plein pouvoir. »

Menées par leBenson Henry Institute for Body Medecine à l’Hôpital Général du Massachussets des études récentes ont établi que la « relaxation response »  un état de grande tranquillité d’espritaltère l’expression de certains gènes, responsables d’inflammations, de la mort des cellules ou encore de la production de radicaux libres dans l’organisme.

Maurice Daubard, qui a développé un centre de Toumo en France il y a plus de 50 ans, a également fait l’objet de nombreuses études scientifiques pour observer les effets de la pratique du toumo sur le corps.

Mais comme on l’a vu plus haut, ce n’est pas l’objectif ni l’utilité principale de cette pratique 😉

Pour consulter une étude scientifique récente sur le toumo de pratique tibétaine, effets physiologiques et étude neuroscientifique passionnante, je vous invite à lire cet article scientifique que je viens de traduire.

Vous pouvez aussi consulter cet enregistrement de Khenpo Tashi Rinpoche – Paris 2017 https://www.milacenter.paris/les-six-yogas-de-naropa-les-pratiques-secretes-du-bouddhisme-tibetain-tummo/