Nous avons perdu la queue il y a environ vingt-cinq millions d’années, quand la lignée des hominoïdes s’est séparée des singes de l’Ancien Monde ; on en connaît aujourd’hui le mécanisme génétique (Xia et al., 2024). Mais nous ne l’avons pas perdue une fois pour toutes : chaque embryon humain la fabrique vers le vingt-huitième jour, puis la résorbe avant la septième semaine (Santos et al., 2024). Nous portons un organe traversé, non un organe absent.

À quoi servait-il ? Non pas à saisir, la plupart des queues de primates n’agrippent rien, mais à stabiliser : contrepoids qui corrige le tangage, absorbe le déséquilibre avant qu’il ne devienne chute (Young et al., 2021). C’était un organe qui permettait fluidité, légèreté et aisance.

Quel lien peut-on faire avec le yoga et le tantra et le fameux siège de l’énergie lovée en bas de la colonne ?

L’Inde situe le kanda, racine des nāḍī, juste au-dessus de l’anus, et y love la kuṇḍalinī en trois tours et demi. La Haṭhayogapradīpikā ne s’embarrasse pas de métaphore : la serpente endormie s’éveille « en la saisissant par la queue » (III, 111-112). Le geste qui l’y invite s’appelle aśvinī mudrā, le sceau de la jument, nommé d’après le mouvement de l’animal qui contracte son périnée en agitant sa queue. La tradition a gardé le nom de l’organe dans le nom du geste.

La Chine appelle ce point weilü 尾閭, « l’écluse de la queue » : la première des trois passes que le souffle doit franchir en remontant le canal dorsal. Le Chant des treize postures, texte fondateur du taijiquan, en tire une phrase qui dit tout : « quand le coccyx est centré et droit, le shen traverse jusqu’au sommet de la tête ». La verticalité de l’esprit passe par la mobilité de la queue.

Se relier à ce qui manque. Il ne s’agit pas d’un membre fantôme au sens clinique, mais d’un tracé : le schéma corporel conserve la mémoire d’un mouvement dont l’organe a disparu. On peut le réactiver. Il suffit de laisser l’impulsion naître au coccyx plutôt qu’à la tête ou aux épaules, ce que la somatique nomme la « poussée spinale depuis la queue » (Bainbridge Cohen), premier schème par lequel un vertébré se déplace. La marche cesse d’être une affaire de jambes, l’assise cesse d’être un appui mort, la colonne redevient une onde. C’est le mouvement du poisson, du serpent, du lézard, du nourrisson : la locomotion originelle, celle qui précède les membres.

Et ce déverrouillage ne reste pas dans le corps. Les traditions le disent d’une seule voix : ce qui se noue là se noue partout. La queue corrigeait le tangage, elle permettait de changer de direction sans perdre l’axe. C’est aussi la définition d’un esprit souple : capable de bifurquer sans se désorganiser, de suivre le mouvement de la vie sans s’arc-bouter. Une pensée rigide s’accompagne presque toujours d’un sacrum figé, et l’inverse se vérifie sous la main. Reprendre contact avec la queue fantôme, c’est rendre au dos son ondulation et à la pensée sa capacité de virage.

Une prudence, pour finir : il s’agit d’une convergence de lieu, non d’une filiation. Ces textes ignoraient tout de la phylogenèse, et la kuṇḍalinī n’est pas une queue perdue. Mais que des traditions désignent la même région comme le siège d’un potentiel retenu, et proposent toutes de le remettre en mouvement, mérite qu’on lui redonne de la présence.

Références

  • Xia, B. et al., « On the genetic basis of tail-loss evolution in humans and apes », Nature, 626, 2024, p. 1042-1048.
  • Santos, C. et al., « Spinal neural tube formation and tail development in human embryos », eLife, 12, 2024, 88584.
  • Young, J. W. et al., « The Stabilizing Function of the Tail During Arboreal Quadrupedalism », Integrative and Comparative Biology, 61(2), 2021, p. 491-505.
  • Haṭhayogapradīpikā, III, section śakti-cālana, trad. Pancham Sinh, Allahabad, 1915.
  • Gheraṇḍa Saṃhitā, III (sur aśvinī mudrā) ; Ṣaṭcakranirūpaṇa (1577), in J. Woodroffe (Arthur Avalon), The Serpent Power, Londres, 1919.
  • Shisan shi ge 十三勢歌 (Chant des treize postures), classique du taijiquan : 尾閭中正神貫頂.
  • I. Robinet, Introduction à l’alchimie intérieure taoïste, Cerf, 1995 ; C. Despeux, Taoïsme et corps humain, Guy Trédaniel, 1994 (sur weilü et les trois passes).
  • B. Bainbridge Cohen, Sensing, Feeling, and Action, Contact Editions, 3ᵉ éd. 2012 ; E. Conrad, Life on Land, North Atlantic Books, 2007 (ondulation et mouvement fluide).

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