Le yoga du rêve


Les yogis avaient remarqué que la conscience pouvait perdurer jusque dans
le sommeil. Le sutra I.38 du Yogasutra dit que l’on peut atteindre l’éveil « en restant
conscient au coeur du sommeil et des rêves ». Les enseignements principaux du
yoga du rêve tibétain reposent sur la Tradition orale du Zhang Zhung, une instruction
couchée par écrit au viiie siècle (mais considérablement plus ancienne, selon la tradition
Bön) et sur le Tantra Mère. Ils ont été codifiés ensuite par la yogini Niguma et
le yogi Naropa (xie siècle). Les techniques consistent, entre autres, à rester lucide et
conscient dans le rêve et, plus difficile encore, dans le sommeil profond (ce dernier
état s’appelle sushupti). Le terme de rêve « lucide » a été proposé en 1867 par Léon
d’Hervey de Saint-Denys dans son ouvrage Les Rêves et les moyens de les diriger,
sans référence particulière à la tradition tibétaine. Dans les années 1980, le scientifique
Stephen LaBerge publie des expériences sur les rêves, dans lesquelles un
signal est établi entre rêveurs et expérimentateurs sous la forme de mouvements
oculaires pour vérifier leur lucidité. Dans le yoga du rêve tibétain, en plus d’être lucide
en rêve, on peut devenir acteur de son rêve pour progresser spirituellement, mentalement,
émotionnellement ou même se guérir. Un intérêt de la pratique est de
dresser un parallèle entre la vie éveillée et le rêve, et ainsi de résoudre des difficultés
du quotidien grâce à leur écho dans le rêve, si tant est qu’on parvienne à le transformer.
Certaines personnes utilisent donc cette technique du rêve lucide, de manière
thérapeutique.

Pour moi, l’intérêt est de l’utiliser comme un moyen de pratiquer la pleine
conscience autant que possible. Au lieu de subir le rêve, je le prends comme un support
de méditation. Et cela me permet de mesurer mon avancement dans la pratique
(qui n’est pas toujours au top !). Lorsque je fais des rêves lucides, c’est que j’ai réussi à
sortir du mode automatique, et à être consciente. Par moments, pendant plusieurs
semaines, je ne fais aucun rêve lucide et mes méditations ou mes moments de
pleine conscience en journée sont très médiocres. À d’autres périodes, c’est l’inverse.
Je précise que les termes « lucidité », « pleine conscience », « conscience ouverte »
ou même « conscience spacieuse » sont pour moi différentes manières de nommer
le même état. Je cherche toujours le mot idéal qui pourrait contenir tous ceux-là.
Comment se passe la pratique du yoga du rêve ? En fait, c’est très simple à
décrire, moins à faire : il s’agit d’être conscient pendant les rêves, et un des moyens
d’être sûr qu’on est lucide en rêvant, c’est d’agir sur le rêve, de le transformer. Par
exemple, cette nuit j’étais dans un rêve qui ne se passait pas très bien, j’en étais
consciente, je me suis dit : « OK, sors du rêve ou change-le. » J’ai choisi de m’envoler,
mais je n’ai pas réussi car une part de moi voulait rester dans le rêve pour le voir
évoluer ! Je préférais dérouler le rêve et connaître la fin, comme un film ! C’est un
peu mon problème, j’aime me laisser prendre dans mes rêves. Tout comme, des fois,
j’aime me laisser prendre dans l’illusion de la vie. Il faut vraiment que le rêve ne me
plaise pas du tout pour que je veuille le changer. Donc, la plupart du temps je m’efforce
surtout d’être consciente que je rêve, pas forcément de changer mon rêve.
Mais il est difficile d’être sûr que c’est un rêve et non pas la réalité. Pour cela
il y a des astuces, comme justement essayer de s’envoler. Si ça marche, c’est que
c’est un rêve (à moins que vous arriviez à voler dans la réalité ?). Ou bien toucher
ses mains, et sentir leur consistance. Mais ça ne fonctionne pas toujours, car
les rêves sont si épatants que parfois mes mains semblent aussi consistantes
qu’en veille. Certains regardent leur montre, il paraît que l’aiguille n’avance pas
dans les rêves, mais je n’ai jamais vérifié, je n’ai pas de montre (ni dans la vie ni
dans mes rêves) !

Un autre aspect du yoga du rêve est de voir la vie quotidienne comme un rêve.
Car en fait, d’après ces traditions, la vie est aussi illusoire qu’un rêve. L’illusion dont
il est question est comme celle d’un arc-en-ciel, qui est visible, mais impalpable et
éphémère, donc illusoire. Si vous préférez, il y a aussi l’exemple de la barbe à papa,
qui semble grosse de loin mais qui se dissout en tout petits grains une fois dans la
bouche ! Ou encore un mirage, un membre fantôme ou la journée d’hier. Elle semblait
si réelle, cette journée hier, et aujourd’hui, elle n’est plus qu’un souvenir. Cette
illusion de la vie est aussi appelée « vacuité » par la tradition bouddhiste. Mais ce
terme, « vacuité », n’est pas un de mes favoris, je trouve qu’il est trop assimilé au
vide dans la langue française, et porte donc à confusion. On peut simplement l’appeler
« espace », l’espace des possibles. Bref, la pratique du yoga du rêve consiste
donc aussi à prendre conscience au quotidien que tout est illusion, ou espace
des possibles. Comme dans le rêve. On regarde derrière ses yeux, comme un film.
Aussi souvent que possible, dans la journée, on prend conscience de cela, ou tout
simplement on est conscient, lucide. Vous voyez que c’est la même chose que la
méditation, au final.
En résumé :
✹ voir la vie comme un rêve = être lucide = être en pleine conscience (dans
le rêve ou l’état de veille) = rendre sa conscience spacieuse.

Dans les six yogas de Naropa, le troisième yoga – le yoga du rêve – est relié au quatrième,
le yoga de la « claire lumière ». C’est la lumière de l’esprit spacieux, l’esprit clair.

Pour se représenter cet esprit lumineux, l’idée proposée est de considérer que,
dans nos rêves, alors qu’il fait nuit et que nos yeux sont fermés, ce que l’on y
voit est très lumineux. L’esprit est donc source de luminosité, il n’a pas besoin
de lumière extérieure.

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