Quel corps voyage en rêve ? Avec mes élèves en yoga du rêve, nous nous questionnons sur le lien entre les corps subtils enseignées dans les sources traditionnelles du yoga (Upanishads notamment), et les typologies de rêve classés dans le yoga du rêve tibétain.

1. Koshas et types de rêves : une correspondance structurelle

La grille des 5 koshas (Taittiriya Upanishad) et celle des états oniriques du yoga tibétain ne parlent pas la même langue, mais décrivent le même territoire. Voici la correspondance la plus cohérente :

Kosha (Upanishads)Corps / natureType de rêve / état nocturne (yoga tibétain)
Annamaya koshaCorps physiqueSommeil inconscient, corps au repos
Pranamaya koshaCorps vital, soufflesTransition veille↔rêve, hypnagogie
Manomaya koshaCorps mental-émotionnelRêves samsariques — conditionnements, kleshas, samskaras
Vijnanamaya koshaCorps de discernement intuitifRêves de clarté / lucides conscience discriminante dans le rêve
Anandamaya koshaCorps causal, béatitudeClaire Lumière rigpa, dissolution sujet-objet, ananda

Ce n’est pas une correspondance fortuite : dans les Upanishads eux-mêmes, les 3 états de conscience, veille (jagrat), rêve (svapna), sommeil profond (sushupti), sont déjà mappés sur les enveloppes subtiles. Le 4ème état (turiya) correspond au-delà de toutes les enveloppes, ce qui rejoint la Claire Lumière tibétaine comme « fond » non-conditionné.

Le manomaya (émotions, pensées, habitudes) apparaît comme le générateur probable des rêves samsariques, car c’est le niveau où agissent les kleshas et samskaras dont parle Tenzin Wangyal Rinpoché (« Le yoga du rêve et du sommeil tibétain »). Et le vijnanamaya, le corps du discernement, est précisément ce qui permet la lucidité : reconnaître « c’est un rêve » exige une forme de conscience plus fine que la simple réaction émotionnelle.


🟡 2. L’ordre des chakras chez Tenzin Wangyal Rinpoché : une logique énergétique nocturne

Une autre question nous occupe, c’est pourquoi le yoga du rêve tibétain, dans le système Bön (qui diffère légèrement du système hindou), l’ordre proposé d’attention sur les chakras lors des réveils provoqués est celui-ci ? Y a-t-il un lien entre chaque chakra est associé à un état de conscience dominant :

ChakraÉtat associéMoment de la nuit
NombrilVeille, énergie vitale (état diurne)Endormissement
GorgeCorps de rêve, passage vers le rêveRêve ordinaire
CœurConscience pure, rigpaSommeil profond / Claire Lumière
Troisième œilVision, perception non-duelleLucidité, états intermédiaires

Pendant la nuit, l’énergie suit un mouvement de descente : elle se retire du nombril (veille), remonte vers la gorge (rêve), puis se concentre au cœur (sommeil profond / Claire Lumière). Le réveil inverse ce flux.

L’ordre gorge → cœur → 3ème œil → nombril pour les réveils nocturnes s’explique alors ainsi :

  1. Gorge Je vais m’endormir et rêver. La gorge est le portail du corps de rêve, le lieu où les souffles du rêve circulent. Porter l’attention là stabilise ce qu’on vient de traverser et maintient la connexion avec l’état onirique (évite le « saut » brutal).
  2. Cœur Je plonge vers la Claire Lumière. Si le pratiquant se rendort, l’attention au cœur, siège de la « goutte indestructible » (tiglé, le bindu de la conscience pure), l’oriente vers le sommeil profond conscient plutôt que vers un nouveau rêve samsarique.
  3. Troisième œil Je développe la vision. La dernière partie de nuit est le moment privillégié des états de sommeil REM favorables à la lucidité, le troisième œil est le chakra de la perception non-duelle et de la lucidité. C’est l’outil du « voir » vijnanamaya en action.
  4. Sous le nombril Je réintègre. Si le réveil est définitif (ou à l’aube), le chakra de l’énergie vitale ancre dans le corps physique et dans l’énergie vitale du jour qui commence.

🟢 3. Le lien avec les corps subtils : une topologie cohérente

La logique sous-jacente est celle des vents (lung/prana) et des canaux (nadis/rtsa) : pendant le sommeil, les souffles vitaux se retirent progressivement vers l’intérieur du canal central (avadhuti), en passant par des « stations » — gorge, cœur, avant d’atteindre la clarté profonde.

C’est exactement ce que décrivent les 6 Yogas de Naropa avec le tumo (chaleur intérieure au nombril) et le corps illusoire (gyulü) qui émerge des souffles dans les canaux subtils.

Ce que ça donne comme modèle intégré :

Manomaya  →  Gorge     →  Rêves samsariques  →  corps de rêve ordinaire
Vijnanamaya →  3ème œil  →  Rêves de clarté    →  conscience discriminante
Anandamaya  →  Cœur      →  Claire Lumière     →  rigpa / conscience pure
Pranamaya   →  Nombril   →  Énergie vitale     →  retour au corps physique

La gorge et le cœur sont les deux centres cardinaux du yoga du rêve tibétain pour cette raison précise : ils correspondent aux deux niveaux de conscience nocturne les plus travaillables, le rêve (manomaya/gorge) et la Claire Lumière (anandamaya/cœur).


L’ordre de Tenzin Wangyal n’est probablement pas arbitraire, c’est possiblement une cartographie du retrait et du retour de la conscience pendant la nuit, qui recoupe la hiérarchie des koshas du plus conditionné (manomaya/gorge) vers le plus transparent (anandamaya/cœur). Le troisième œil et le nombril encadrent ce mouvement comme les pôles de la vision et de l’ancrage.

C’est un pont conceptuel que peu de gens font.

Sources biblio

Les 5 Koshas
Taittiriya Upanishad, section Brahmananda Valli. C’est le texte source. La correspondance avec les états de conscience (veille, rêve, sommeil profond, turiya) est développée dans la Mandukya Upanishad et son commentaire par Shankara (Mandukya Karika).

Les types de rêves tibétains (samsariques, rêves de clarté, Claire Lumière)
Tenzin Wangyal Rinpoché, The Tibetan Yogas of Dream and Sleep (Snow Lion, 1998). C’est son ouvrage principal en anglais, et la source la plus directement utilisable pour ton travail. Il y décrit effectivement le rôle de la gorge (rêve) et du cœur (sommeil profond / Claire Lumière), dans le contexte Bön.

Les souffles, canaux, et le retrait nocturne de la conscience
Tradition des 6 Yogas de Naropa, transmise notamment par Tsongkhapa (A Book of Three Inspirations) et commentée par Glenn Mullin (Tsongkhapa’s Six Yogas of Naropa, Snow Lion, 1996). Namkhai Norbu dans Dream Yoga and the Practice of Natural Light (ed. Michael Katz, Snow Lion, 1992) en donne une version plus accessible.


0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *